Les bédouins du Sinaï / 2

Une nuit magique dans le désert

(Par Philippe)

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Il est 5 heures. Le soleil illumine notre bivouac depuis plus d’une demi-heure quand Faradj nous incite à sortir des couvertures par un sonore "saba el camel " -bonjour le chameau- et par de nombreuses interrogations sur notre état de fatigue, la qualité de notre sommeil et la fraîcheur de la nuit. Saalem et lui font leurs ablutions et se tournent vers la Mecque pour la première de leurs cinq prières quotidiennes. Je profite de cet instant de recueillement pour faire le point sur la journée passée.

L’aventure à débutée à DAHAB par un réveil très matinal, un petit plongeon dans la Mer Rouge et un copieux petit déjeuner. J’ai ensuite pris le chemin de "Wadi Razala" -la vallée des gazelles-. Après quarante minutes de voiture a travers des paysages sublimes, des "wadis" -vallées- de sable blanc ou de roches rougeâtres, des "gabels" -monts ou montagnes- tout aussi magnifiques, nous sommes arrivés dans le village de Faradj.

Celui-ci m’attend auprès du feu. Après maintes effusions, car nous ne nous sommes pas vus depuis quatre mois,  Faradj  m’offre l’hospitalité bédouine et un thé délicieux. Il me présente à Saalem que j’ai aperçu lors de notre dernier séjour. Tout en faisant connaissance, nous équipons nos "Camels" -dromadaires-. Je suis heureux que Faradj me fasse confiance et me laisse le soin de seller et de charger mon dromadaire et je suis satisfait de ne pas trop avoir perdu la main.

Très vite nous enfourchons nos montures et après avoir salué les enfants venus nous dire "mas salama" –au revoir-, nous nous dirigeons vers le nord en remontant le wadi des gazelles. Notre périple devrait durer quatre ou cinq jours. Chevauchant nos dromadaires, nous progressons à pas mesurés, ne dépassant pas la vitesse d’un homme à pieds afin de ménager nos montures et de me permettre d’observer les traces de vies qui nous entourent. La gazelle bien sûr mais aussi le chacal et les damans "wabars", ces sortes de marmottes à tête de chat qui s’agitent dans les branches des rares arbres et bondissent se réfugier dans les rochers à notre approche.

Peu à peu le désert de pierres et de sable nous absorbe. Sans en faire réellement partie, j’ai le sentiment d’y être accepté, sans jugement, avec la certitude que cette situation se mérite mais que l’effort demandé pour y parvenir n’est pas surhumain.

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Des cris aigus se font entendre dans le ciel immaculé. Saalem désigne quelque chose à l’horizon mais je ne distingue rien. Le soleil est trop puissant pour me le permettre. En insistant quelques secondes, j’entrevois, venant dans notre direction, un vol gracieux d’une vingtaine de grands oiseaux. Ils volent en V comme des oies sauvages. Ce sont des Ibis aux couleurs cendrées. Infléchissant leur vol, ils parcourent un large arc de cercle puis se dirigent vers le sud-ouest en direction de l’oasis "d’Ain Koudra" que nous devrions atteindre demain soir -Inch Allah-. Leurs cris se font entendre quelques temps et leurs silhouettes disparaissent dans le ciel brûlant.

Notre progression reprend à un rythme un peu plus soutenu, environ 8 km/h, car nous avons prévu de faire la pause méridienne au point d’eau du "Gabel Melelis" et nous voulons aussi passer saluer des amis à "Wadi Rawahbia" -le Wadi des moines-. Pour cela, nous gravissons un petit col rocailleux où nous sommes obligés de jouer les terrassiers et de créer des marches afin que nos montures puissent passer sans glisser dans le ravin. Le franchissement du col se fait à pied au milieu des roches colorées. Nous quittons quelques instants nos montures laissées à la garde de Saalem pour aller observer un petit canyon dont les parois sont striées de couleurs si différentes que l’on croit approcher un arc-en-ciel.

Nous atteignons le point d’eau vers 13h00. Nous ne voyons, tout d’abord, qu’un cul de sac dans la montagne mais en gravissant la pente qui mène à la source je découvre des palmiers, des arbres, des buissons verts accrochés aux flancs de la colline. Bien qu’en plein soleil, j’ai la sensation d’être dans un jardin ombragé. Le point d’eau est en fait divisé en une demi-douzaine de petits bassins naturels ou maçonnés qui, en cette saison, recueillent, chacun, une cinquantaine de litres. Nous remplissons quelques bidons, nous nous aspergeons la tête et les bras d’eau fraîche et laissons nos dromadaires se désaltérer. C’est bien quand cela se passe dans cet ordre !

Nous nous installons prés des ruines d’une ancienne habitation. Je me charge de ramasser un peu de bois mort et sec qui parsème le wadi. Faradj et Saalem déchargent les camels et allument un feu de brindilles qui s’enflamment comme si on les avait aspergées d’essence. Le thé est chaud. Le bois, qui se consume plus lentement, permet de faire chauffer le repas. Celui-ci se compose d’une aubergine cuite à même la braise et d’un mélange de gros haricots rouges et d’oignons Le tout cuit avec un peu d’huile ou de beurre fondu est assaisonné de quelques herbes. Ce mélange délicieux est appelé "foul". Il est la base de l’alimentation des hommes du désert. Il se déguste plus souvent au lever qu’à la mi-journée mais il nous faut prendre des forces pour… une petite sieste bien méritée à l’abri des rochers et des arbustes.

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La fin de notre sieste correspond à l’apparition d’une perdrix et de ses trois poussins qui viennent se désaltérer. Courant entre les rochers pour ne pas être découverts les quatre volatiles nous forcent à rester immobiles si nous ne voulons pas briser un instant magique. Les perdrix désaltérées et disparues dans le vallon, nous pensons à repartir. Le chargement des bêtes est tout aussi rapide que celui du matin. Nous sommes maintenant dans "Wadi Méléris". A peine avons nous parcouru deux cents mètres que nous croisons un "tour opérateur" -touristes pressés-. Débarquant de 4X4 poussiéreux, des gens parlant anglais et italien se dirigent vers le point d’eau. Je suis très surpris qu’ils me saluent d’un geste de la main et d’un timide "Salam Aleykum". Que se passe-t-il ??? Saalem rigole et me dit « regarde-toi avec ta "galabia" blanche (djélaba égyptienne), ton "shel" sur la tête et tes vieilles sandales ; comment veux tu qu’ils ne te prennent pas pour un bédouin? ». Cette remarque me remplit d’une joie inhabituelle. Je me redresse et, du bout du pied, j’aiguillonne mon dromadaire, prétentieusement. Une petite larme vient à ma paupière  "la poussière, bien sûr".

Nous remontons plein nord jusqu’à ce que nous retrouvions "Wadi Razala" qui redescend au sud ouest. Nous avons maintenant le soleil dans les yeux. La progression est étouffante. Les camels font de fréquentes pauses pour brouter les touffes de végétaux. Selon notre humeur, nous marchons à côté de nos dromadaires en discutant ou, remontant sur nos vaisseaux du désert, nous chevauchons en silence.

Saalem, le plus âgé des deux bédouins, entonne soudain un chant saccadé dont les phrases principales sont reprises par Faradj ; ce chant conte le lent déplacement d’une méharée, ses rencontres, ses combats. Faradj me demande de chanter à mon tour. Quoi entonner pour rester dans le ton ? La complainte de Mandrin fait très bien l’affaire et sa description mot à mot me prendra bien une heure.

Nous bifurquons dans une sorte de bras mort du Wadi et nous nous dirigeons vers une zone rocheuse que Faradj connaît bien. Nous installons là notre bivouac pour la nuit. A 17h 30 les dromadaires sont enfin délestés de leurs charges de sacs, de caisses et de bidons de tous genres. Le fer, la toile, le plastique et le bois ont leur utilité dans cet harnachement hétéroclite qui semble si fragile que l’on est parfois tenté de regarder en arrière pour vérifier si rien n’est tombé pendant notre progression.

Les bêtes entravées peuvent enfin brouter les buissons épineux qui sont assez nombreux en cette saison dans les zones sablonneuses. Les jeunes pousses de ces arbustes sont très appréciées des dromadaires qui arrivent à les brouter sans trop paraître dérangés par les épines qui nous déchirent pourtant les chairs si nous les frôlons pendant la marche.

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Un peu avant 18 heures, la nuit plonge notre bivouac dans l’obscurité. Bien que la température soit encore de vingt-quatre degrés, nous ressentons la fraîcheur qui envahi le Wadi. Nous nous enveloppons dans notre "Faroua", longue cape très résistante doublée de laine. Éclairés par les maigres lumières d’un feu de brindilles et de deux petites bougies disposées dans des anfractuosités du rocher friable, nous buvons le thé parfumé de "Marmaraya", -sauge- très odorante qui donne à la boisson un goût encore plus agréable.

C’est généralement l’heure à laquelle les voyageurs se questionnent mutuellement sur leurs modes de vies, leurs familles, les usages et coutumes. Les bédouins veulent apprendre notre langue qu’ils ne pratiquent pas et qui leur serait utile s’ils devaient guider des touristes Français. Pour ma part, je souhaite consolider mes rudiments d’Arabe et apprendre le dialecte de la région. Le désert devient école, le sable un tableau en 3D facilement effaçable. La nuit résonne des rires, parfois moqueurs, jamais méchants provoqués par les mimiques et les efforts linguistiques des uns et des autres.

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Le camp redevenu plus calme, le feu est ravivé et les hommes du désert préparent le repas. Un poulet est découpé en petits morceaux, les courgettes et les tomates subissent le même sort, les pommes de terre et les oignons sont épluchés et tranchés. Le tout est huilé, assaisonné emballé dans du papier aluminium puis déposé sur les braises. Cette façon de cuisiner "en papillote" leur a été enseignée par leurs voisins d’Israël car le Sinaï a longtemps été une destination touristique pour les Israéliens.

La cuisson du repas durera assez de temps pour que Saalem puisse préparer le pain. Le pain bédouin est un mélange de farine blanche, de sel et d’eau. Il ne contient pas de levure. Il est malaxé longuement à la main dans l’une des gamelles que nous avons emportées. Lorsque la cuisson du poulet est achevée, Saalem écarte, avec une petite branche d’acacia, la couche supérieure des braises du feu de camp et place le pain sur les cendres brûlantes puis le recouvre avec les  braises prélevées. Le pain cuit et gonfle doucement de quelques centimètres. Au son mat produit en tapotant le pain du bout de son bâton, Saalem sait qu’il est temps de le retirer des cendres. Sans attendre qu’il refroidisse, il le frappe, avec ménagement, entre ses mains pour en faire tomber la cendre.

Le repas délicieux nous repaît, le thé et l’eau fraîche achèvent de nous apaiser. Les camels sont maintenant allongés à quelques mètres de nous. Nous leur attachons la patte avant gauche de manière à ce qu’ils ne puissent pas se relever et nous fausser compagnie pendant la nuit. Saalem leur distribue les restes de notre repas, à l’exception des os destinés au chacal qui viendra, plus tard dans la nuit, perturber notre sommeil et énervera les chameaux de ses petits cris plaintifs

Isolés de tout et de tous, nous contemplons un ciel rempli de tellement d’étoiles qu’elles forment réellement une voûte. Chacun se cale dans sa couche. Encore quelques paroles, quelques questions sans réponse et je sombre. Je n’entendrai pas mes compagnons prier une dernière fois et remercier Dieu de toutes ses bontés.




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