Table et cave

Le vin du Jura par Florence Kennel

Dans cette séquence consacrée aux loisirs, et au patrimoine régional, qu’il soit culturel, industriel, artisanal, ou gastronomique, nous accueillons une nouvelle rubrique qui sera animée par Florence Kennel, journaliste spécialisée dans le vin.
Après quinze ans passés à sillonner les vignobles de France, à faire du vin en Californie et en Nouvelle-Zélande, et à goûter les caves pour La Revue du Vin de France, Cuisine et Vins de France, et Le Point, cette journaliste s’est posée dans le Jura, sa terre d’adoption. Elle vous propose désormais, dans chaque numéro, trois rubriques autour du vin.
D’abord, la « Devinette » : à quoi sert cet objet ? Histoire de  vous rappeler que le vin, avant d’être un produit vendu en grande surface, est issu d’un savoir-faire ancestral dont ces outils anciens, trouvés chez des vignerons jurassiens, sont les témoins.
Deuxième rubrique : « Coup de cœur », un vin jurassien que Florence Kennel aura dégusté, souvent à l’aveugle, toujours en banc d’essai pour le comparer à d’autres, et sélectionné pour sa fidélité au terroir.

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Devinette

A quoi sert cet objet ?

Visiblement, c’est un tube en bois. Allez, je vous aide, c’est un robinet. Si je vous dis qu’il s’installe sur un tonneau, vous allez déduire qu’il sert à prélever du vin. Mais la devinette ne fait que commencer, car on n’en voit que dans le Jura. Les vignerons, bourguignons, alsaciens ou bordelais, n’en ont pas besoin sur leurs tonneaux. Pourquoi

RÉPONSE : Le « dzi », c’est son nom, a été inventé pour ne pas avoir à utiliser la traditionnelle pipette en verre, un grand tube de 40 cm de long qu’on plonge dans le tonneau par sa bonde (le trou du haut) et dans laquelle on aspire le vin avec la bouche. La pipette sert à prélever l’équivalent d’un verre. Mais dans le Jura, si l’on se sert d’une pipette, on perce la fine pellicule grise ou blanche qui recouvre la surface du vin blanc « élevé sous voile », comme on dit. Or ce voile est précieux et fragile : il s’est développé durant plusieurs années parce que le vin n’a pas été touché depuis sa mise en tonneau et qu’il est colonisé par d’intéressants micro-organismes seuls capables de donner un goût de « jaune », c’est-à-dire de noix verte et de cumin, au vin. Ce sont des levures, et pas n’importe lesquelles : « mycorderma vini », a décrété Pasteur, le premier a avoir élucidé le mystère du vin du Jura, qui ne devient pas du vinaigre quand on l’oublie en cave, contrairement aux vins de Bourgogne. Alors percer ce voile, c’est prendre le risque de laisser entrer des bactéries indésirables dans le vin… et de le transformer en vinaigre. Mieux vaut donc  soutirer le vin par en bas, en perçant le tonneau avec un dzi, pour tirer un peu de vin tout en préservant le voile.

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Coup de cœur

Marie-Pierre Chevassu-Fassenet
et son château-chalon 2000

A 32 ans, cette jeune vigneronne, qui n’a officiellement que deux ans de métier derrière elle, a déjà pourtant une longue carrière : « nous sommes quatre sœurs, et nos parents nous ont toujours emmené travailler aux vignes. A vrai dire, tirer les bois, les brûler, ça nous amusait. C’était la promesse d’un bon goûter de retour à la maison… » Aujourd’hui, Marie-Pierre est seule maître à bord. Mais elle s’est bien gardée de lyncher le capitaine ! Au contraire, ses parents l’aident et elle se donne le temps pour réfléchir au type de vins qu’elle souhaite produire.
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Elle aime les vins traditionnels, ceux qui vieillissent lentement, durant des années, sous le voile de levure sans qu’on les dérange. La voilà donc à l’aise avec la production-phare de son petit domaine de 4,5 hectares, le château-chalon, dont elle exploite un bel hectare pour en faire du vin jaune. Comme ce millésime 2000, à la belle robe dorée. Comme tous les château-chalon, il ne dévoile pas de goût de jaune explosif, mais une grande délicatesse aromatique : il sent le raisin sec, le pain brioché et une pointe de colombo et de noix fraîche, avec une touche de garrigue.

La bouche est ample, pleine, sans lourdeur ni acidité perçante : ça s’appelle l’équilibre, vertu cardinale dans un vin. On est dans la subtilité. Château-Chalon, c’est un grand cru en jaune, que diable ! Et cette élégance rend le vin digeste. On l’imagine donc parfaitement servi à table sur une fricassée de morilles. D’accord, les morilles, c’est cher, mais le vin, lui, est à un rapport qualité-prix exceptionnel, donc ça compense !

28€ la bouteille - Domaine Chevassu-Fassenet, Les Granges Bernard, 39 210 Menétru-le-Vignoble.
Tél : 03 84 85 23 67
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Conso

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Pourquoi un bouchon en plastique ?

REPONSE : ce n’est pas par radinerie, car les bons bouchons en plastique (Nomacorc par exemple) valent aussi cher que les bouchons de liège entiers (15 centimes d’euro le bouchon), et plus cher que les agglomérés de liège, qu’on reconnaît parce qu’ils sont faits de petits morceaux de liège collés ensemble.

Ce n’est pas non plus par paresse, car les bouchons plastique sont différents du liège : moins élastiques, ils se débouchent moins facilement (ça, vous l’aviez remarqué !) et donc demandent de paramétrer différemment la machine à boucher les bouteilles, ce qui fait perdre du temps au vigneron ou à son embouteilleur.

La raison d’être du plastique, c’est le goût de bouchon : le liège, et seulement lui, «relargue» parfois dans la bouteille des molécules qui contaminent le vin et lui donnent un goût affreux. Le pire, ce sont les bouchons agglomérés, dont on pense que les solvants des colles employées se diffusent aussi dans le vin. On a alors  l’impression de boire une décoction de liège. Parfois, c’est moins marqué, le vin souffre d’un vague goût de poussière, de carton humide, une odeur de réduit d’évier pas aéré. Or on sait qu’environ 5% des bouchons de liège donnent ces goûts néfastes. Alors certains producteurs, lassés de voir leur travail saboté par le liège, optent pour le synthétique : lui au moins, c’est zéro défaut à ce niveau, même si son manque d’élasticité ne lui permettra pas d’assurer une longue garde sans risque de fuite. Donc, si on continue d’utiliser le liège naturel pour les grands vins comme les pailles, les jaunes et les bouteilles d’un certain standing, on voit aussi de plus en plus de synthétiques sur les rosés, et la tendance ne paraît pas prête de s’inverser : on voit même apparaître dans le Jura des bouteilles avec une capsule à vis, plutôt qu’un bouchon, mais ça, c’est une autre histoire…

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Les p’tits loups de Pratz
Nous avons eu le coup de cœur pour Les Louvières, ce lieu-dit où  le Canadien Sol Desharnais et le Jurassien Philippe Vaufrey ont transformé un corps de ferme austère et délabré en restaurant contemporain raffiné et propice à la sérénité. Avec les Monts Jura en toile de fond
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Il paraît qu’en partant de rien, une ruine, on a toutes les chances d’arriver à quelque chose, l’un des restaurants les plus courus du haut  Jura. Il fallait quand même oser.
De l’extérieur, mis à part un jardin aux petits oignons, trente mètres-carrés de panneaux solaires et un toit de la dernière pluie, on imagine sans peine le coup au cœur qu’ont eu ces deux hommes après deux kilomètres  d’un petit serpentin entre forêt et pâtures.

A cet endroit, où dit-on la louve a mis bas, on s’imprègne d’un mélange subtil de forces telluriques et de sérénité profonde. Est-ce la majesté des Monts Jura, de la Dôle au Crêt de Chalam, qui se projettent  en toile de fond ?

Deux ans de travaux, à dormir dans une pièce sans eau courante ni électricité, et en 2004 apparurent les premiers clients  du lieu, métamorphosé.  Aujourd’hui « les Louvières »  est l’installation photovoltaïque non reliée au réseau la plus importante de Franche-Comté (3600 watts). Les occupants consomment tout ce qu’ils produisent en énergie, en faisant attention. Ici pas de congélateur de grande capacité, un bon signe.

« La cuisine dormait en moi »

Philippe en cuisine, Sol en salle c’est la répartition affinitaire des rôles. Car ni l’un ni l’autre n’étaient vraiment formés pour ça. Le premier était branché mécanique de précision et bois précieux, le second était designer et scénographe, axé sur l’événementiel ou le théâtre.
« Depuis tout petit la cuisine dormait en moi » explique                  volontiers Philippe autodidacte libre, « sans aucune influence et ouvert à tout. » Y compris aux saveurs du bout du monde que l’on découvre au hasard d’une carte changeante. Il est arrivé aujourd’hui à poser un regard contemporain sur une base de cuisine française mâtinée d’influences de voyage. Le mélange est inventif et méticuleux, comme si sa mécanique de précision originelle le guidait toujours.

Avec Sol, Philippe a trouvé l’harmonie parfaite. C’est le gars de Winnipeg qui sélectionne les vins en se réglant sur l’inspiration de son compagnon d’aventure. De cette véritable carte du monde, il parle avec une paisible passion, son accent roulant se marie évidemment avec l’histoire du vin de glace, un récit picaresque pour un vigneron jurassien. Au Canada, les vendanges tardives sont menées en janvier par -10° C, le nectar qui survit vaut de l’or.
Après un verre au calme dans le salon de pierre apparente, vous êtes parfaitement détendu pour passer à table dans l’atmosphère douillette du restaurant,  un havre de bien être discret au goût sûr. Si vous avez la chance d’être avec une personne aimée, le bonheur est au rendez-vous. Ici, on vous l’assure, nous avons observé le temps suspendre son vol. Un moment rare.

Vous l’avez deviné, la clientèle de ces deux p’tits loups est fidèle. On goûte avec la même délectation à cette qualité de l’instant présent, d’autant mieux que les propriétaires n’ont pas d’autre ambition que de vous faire passer un moment de pure relaxation. Tout est raccord avec cette cuisine charmante, subtile pour rien prétentieuse.
Une petite fourchette rouge dans le Michelin suffit à leur bonheur, elle témoigne aussi de ce que Sol appelle en souriant « une vision du service qui n’est pas française. » Sur place, vous comprendrez sans peine ce que cela signifie.

C’est bon… à savoir

Pour s’y rendre :
Sur la route départementale reliant Villards-d’Héria à Lavans-lès-Saint-Claude, prendre à gauche (en venant de Lons) peu avant Pratz, monter pendant près de 2 km jusqu’à 900 mètres d’altitude. En venant de Saint-Claude prendre à droite, peu après la sortie de Pratz.

Ouverture :

Du mercredi au dimanche midi. Fermé le dimanche soir, le lundi et le mardi
Tarif : 36 euros la formule complète, entrée + plat + dessert, la carte proposée sur une ardoise est changée tous les deux ou trois mois selon la saison. L’addition moyenne est d’environ 50 euros par personne avec les vins.  Comme la carte, la déco change avec les saisons

Pour les yeux :
En été, on peut manger en terrasse pour profiter de la vue sur les Monts Jura, de la Dôle au Crêt de Chalam.
La planète en bouteille : à la carte, des vins du monde (Chili, Afrique du sud, Argentine, Australie, Brésil…), des eaux du monde (Espagne, Suède, Pays de Galles…) et des thés du monde. Le vin peut être commandé en demi-bouteille ou au verre

Sur le web :

Un site  www.leslouvieres.com
et un contact : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Précaution :
Pour le dîner du samedi soir et le déjeuner du dimanche, il est prudent de réserver. Attention les  réservations sont prises uniquement par téléphone
au 03 84 42 09 24

BCH Editions / Magazine Participe Présent - 3 rue Pasteur - 39000 Lons-Le-Saunier - Tél : 03 84 44 63 42 - contact@participepresent.net